Improvisation ? C’est communément au domaine des Arts que cette notion est associée. Mais elle investit aussi d’autres champs de pratiques et de recherches tels que ceux de la médecine, du barreau, de la défense, de la sécurité civile, de l’artisanat, du sport, et ceux de l’enseignement-apprentissage ou de la formation. Remarquons que l’on retrouve régulièrement le terme dans le lexique de nombreux praticiens (souvent en marge des référentiels professionnels) ou dans celui de certains analystes du travail. La notion peut traduire une forme de réalité pratique, considérée comme plus ou moins avouable ou incontournable ; elle peut encore servir à montrer du doigt l’amateurisme douteux ou, inversement, à chanter les louanges des experts et des virtuoses. Le caractère disparate des degrés de considération de l’improvisationsuscite le questionnement.

Le dualisme classique entre « valorisation mythique » et « dévalorisation critique » de l’improvisation (De Raymond, 1980) ou celui, tout aussi commun, opposant le cadre au jaillissement instantané, constituent-t-il une portée ou un obstacle heuristique ? Quelle est cette praxisqui porte le nom d’improvisation ? Est-elle une expérience, une activité à part ? Y a-t-il des conditions pour parler d’improvisation ? Dans quelle mesure peut-on rapprocher improvisation et imagination et/ou création et/ou intuition et/ou invention, etc. ? Improvisation et adaptation peuvent-elles être confondues ? Est-il préférable de les distinguer ? Quel est le fonctionnement interactionnel, attentionnel, sensible ou cognitif de l’improvisation ? Quels rapports entretiennent improvisation et préparation ? L’improvisation peut-elle être considérée comme une émancipation ? L’improvisation est-elle une pratique d’abord individuelle ou d’abord collective ? L’improvisation n’est-elle qu’une affaire d’experts ? Ou participe-t-elle des conditions de l’expertise ? Peut-on la penser comme une voie permettant de devenir professionnel, et de le rester ? Doit-on considérer qu’il faut apprendre pour improviser ou improviser pour apprendre ? Peut-on apprendre à improviser ? Etc. Autant de questions qui seront explorées tout au long de ce colloque.

Laborde (2005), décrit la pratique de l’improvisation comme un art de la mémoire et de l’instant (une pratique à la fois incarnée, culturelle et sublimée par la relation située à l’autre). Pierrepont (2009), concernant l’improvisation collective, en vient à dégager un complexe de 4 propriétés spécifiques : elle est propositionnelle, situationnelle, immanente, et consiste en une dynamique combinatoire et transformatrice. Hennion (2018), considère que l’improvisation gagne à être appréhendée non seulement du côté de l’improvisateur (qui fait, et fait pour se laisse faire) mais encore, prolongeant Souriau et suivant un point de vue pragmatiste, du côté de l’œuvre (qui à la fois se fait d’elle-même et est à faire – dans son accomplissement perpétuel, il est ainsi possible et pertinent de la considérer comme accompagnée de façon distribuée, par l’improvisateur mais encore par d’autres acteurs de l’interaction, par exemple l’auditoire, le public). Anthropologues et sociologues ont ainsi proposé de fécondes herméneutiques de l’improvisation. C’est encore le cas d’autres chercheurs tels Mouëllic (2011) qui, dans son ouvrage « Improviser le cinéma », défend entre autre une forme de continuité entre écriture (une certaine écriture) et improvisation lors du tournage, ou Citton (2014) qui, dans un essai, rapproche dynamique co-attentionnelle et improvisation, et agentivité de l’écosystème attentionnel collectif que constitue selon lui une classe.

Dans le champ des recherches en sciences de l’éducation et de la formation, de la pédagogie ou de la didactique, l’usage de l’improvisation est multiple. Depuis plus de 40 ans, la catégorie est utilisée : pour décrire et comprendre les interactions en classe et leurs dynamiques (e.g.Erickson, 1982 ; Gershon, 2006 ; Sawyer, 2004), pour proposer un éclairage sur la façon dont apprennent les élèves (e.g.Baker-Sennett & Matusov, 1997), dont enseignent les professeurs (e.g.Borko & Livingstone, 1989 ; Perrenoud, 1994 ; Tochon, 1993), ou pour comprendre le travail de ces derniers (Azéma, 2019), étudier et transformer leur formation (e.g.Pelletier & Jutras, 2008), ou encore pour parler de situations d’apprentissage spécifiques et analyser leur portée (e.g.Gagnon, 2011). On comprend qu’elle recouvre différentes réalités, des significations plurielles, des points de vue parfois contradictoires qui participent, en ce sens, de diverses compréhensions.

Aujourd’hui, des enseignants, des formateurs ou des entraîneurs cherchent toujours des éclairages concernant leurs pratiques, ainsi que des pistes qui leur permettraient de perfectionner leur efficience d’action. Les processus d’apprentissage et de développement sont réinterrogés, notamment par les neurosciences. Dans ce contexte, il apparaît central de continuer de décrire et de comprendre les formes d’interactions scolaires, dans la classe, ou celles concernant la formation et la professionnalisation, l’entraînement et la capacité à la performance. De même, il apparaît crucial de poursuivre l’exploration des dynamiques d’individuation (Simondon, 2013) des acteurs de l’enseignement, de l’éducation, de la formation ou de l’entraînement. En plaçant l’improvisation au cœur des réflexions, des pratiques et des débats, ce colloque a pour ambition d’interroger, de manière critique, les façons d’enseigner, de former ou d’entraîner, mais aussi les processus d’apprentissage ou de développement.

 

Références bibliographiques :

Azéma, G. (2019). Improvisation et travail ordinaire des enseignants entrant dans le métier. Quelle activité ? Quels enjeux ? Activités [En ligne], 16-1 | 2019, mis en ligne le 15 avril 2019, URL : http://journals.openedition.org/activites/3941

Baker-Sennett, J., & Matusov, E. (1997). School “performances”: Improvisational processes in development and education. In R. K. Sawyer (Ed.), Creativity in performance(pp. 197-212). Greenwich, CT: Ablex Publishing Company.

Borko, H., & Livingston, C. (1989). Cognition and improvisation : Differences in mathematics instructions by expert and novice teachers. American Educational Researcher Journal, 26(4), 473-498.

Citton, Y. (2014). Pour une écologie de l’attention. Paris : Seuil.

De Raymond, J.-F. (1980). L’improvisation.Paris : Vrin.

Erickson, F. (1982). Classroom discourse as improvisation : Relationship between academic task structure and social participation structure in lessons. In L.C. Wilkinson (Ed.), Communicating in the Classroom(pp.153-181). New York : Academic Press.

Gagnon, R. (2011). L’improvisation théâtrale au service de l’expression orale et écrite et de son enseignement. Revue Suisse des Sciences de l’Education, 33(2), 251-265.

Gershon, W. (2006). Collective improvisation : A theoretical lens for classroom observation. Journal of curriculum and pedagogy, 3(1), 104-135.

Hennion, A. (2018). L’objet, la croyance et le sociologue, Transposition [En ligne], Hors-série 1 | 2018, mis en ligne le 30 janvier 2018, consulté le 14 mai 2018. URL : http://journals.openedition.org/transposition/1673 ; DOI : 10.4000/transposition.1673

Laborde, D. (2005). La mémoire de l’instant. Les improvisations chantées du bertsulari basque. Bayonne : elkar.

Mouëllic, G. (2011). Improviser le cinéma. Crisnée : Yellow Now.

Pelletier, J.-P., & Jutras, F. (2008). Les composantes de l’entraînement à l’improvisation active dans la gestion des imprévus en salle de classe du niveau secondaire. McGill Journal of Education, 43(2), 187-211.

Perrenoud, P. (1994). La pratique pédagogique entre l’improvisation réglée et le bricolage. In P. Perrenoud (Ed.), La formation entre théorie et pratique (pp. 21-41). Paris : L’Harmattan. (Article initialement publié in Education et Recherche, 1983, 2, 198-212).

Pierrepont, A. (2009). Jeux d’improvisation, jeux de construction. In A. Pierrepont et Y. Séité (dir.), L’improvisation : Ordres et désordres. Faits humains et faits de société (pp. 19-36). Revue de l’UFR de Lettres, Arts, Cinéma. Université Paris Diderot – Paris 7.

Sawyer, R. K. (2004). Creative teaching : Collaborative discussion as disciplined improvisation. Educational Researcher, 33(2), 12-20.

Simondon, G. (2013). L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information. Grenoble: Millon. (Texte original, 1958).

Tochon, F. V. (1993). Le fonctionnement « improvisationnel » de l’enseignant expert. Revue des sciences de l’éducation, 19(3), 437-461.